Cet été, j’ai décidé de me taire.

Pas par soumission.
Ni par ignorance.
Pas par peur.
Ni par évitement.
Pas par dévalorisation.
Ni par habitude.
Pas par lassitude.
Ni par désespoir.
Pas pour ne plus rien dire.
Ni pour me taire à jamais…
Au contraire.
Cet été j’ai décidé de me taire.
Faire silence à l’extérieur pour écouter le bruit à l’intérieur.
J’ai décidé, ou plutôt j’en suis arrivée là, entre deux éclipses estivales.
Après m’être secouée les cordes vocales.
Après avoir joué des parties de pingpong interminables.
Après être allée au bout du vacarme.
En duo, bien sûr. C’est souvent là que tout s’excite… Non ?
La curieuse idée de me taire m’est apparue comme une évidence alors que tout en moi, jusque là, trouvait VITAL de dire, de répondre, de poser des mots, d’expliquer, d’exprimer, de débattre, DE NE PAS ME LAISSER FAIRE !
Après tout, se taire, face à un homme en plus, n’est-ce pas… DANGEREUX ?
J’ai grandi dans ce monde où les hommes parlent fort, beaucoup, tout le temps. Pas toi ?
Dans un environnement où il m’est vite apparu comme indispensable de me faire entendre, d’être comprise, reconnue, libre. Dans ce monde, d’autant plus, où chaque jour les scandales explosent de toutes parts. Jusque dans nos familles les plus proches…
Alors, choisir, aujourd’hui, de me taire, d’abord, puis voir, ressentir, faire le tri et ensuite, peut-être, m’exprimer… c’est un saut, certes « maitrisé », mais absolument vertigineux dans l’immense vide rempli de mes peurs, mes blessures, mes plaies béantes, mes guérisons en attente… Les miennes et celles de tout un collectif. Celles des femmes (et de toutes les minorités…) depuis des siècles.
Mais aujourd’hui, c’est face et en même temps aux côtés d’un homme en marche sur le chemin de conscience, de remise en question, de transformation de ses propres schémas, peurs et blessures que j’ose cette tentative à la fois courageuse et périlleuse. Parce que la confiance est là. Et aussi parce que ce que j’ai vu que certaines de mes croyances inconscientes dégoulinaient encore, malgré moi, lamentablement du patriarcat et de ses mécanismes systémiques insidieux.
En choisissant consciemment de lâcher les armes en plein champ de bataille, j’ai entrevu, de loin dans un premier temps, puis ai pris de plein fouet, l’éventualité que me taire faisait peut-être partie de la solution. De la résolution d’une dynamique disharmonieuse. De la fin d’un combat, surtout intérieur, acharné, et du début d’échanges plus sereins, plus ancrés, plus ouverts.
Et si je faisais silence ? Et si je NOUS offrais mon silence ? Et si, dans la constante réassurance que cet homme est bon, je laissais un grand espace au doute ? Remettre en question mes propres fonctionnements plutôt que le passer, lui, sans cesse, au crible de mes jugements, de mes suppositions conscientes et inconscientes, de mes attentes sans fin, de mes pulsions contrôlantes.
Dans ce silence, je redécouvre mes mécanismes, mes activations, mon stress latent, mes peurs oppressantes, mon enfer intérieur. Ma fenêtre de conscience s’élargie de manière spectaculaire, éclatant comme une immense bulle de savon scintillante. Comme si j’étais soudainement projetée dans tout un pan de mon monde intérieur, jusque là figé car inconscient.
Me taire m’offre un immense cadeau.
Une respiration. Un pas de côté. Un regard totalement nouveau sur la même chose. Une occasion de redéfinir mes croyances : celles que je veux nourrir, celles à jeter au compost.
Avant d’être une offrande à l’autre et à la relation, mon silence m’est offert à moi-même.
Dans ce silence, au coeur de ce qui pourrait à chaque fois redevenir une tempête, je me vois, m’entends, me comprends, me reconnais. De moi à moi. Dans le lumineux comme dans le plus sombre. Depuis ce que je vois et reconnais, je peux dès lors CHOISIR.
Choisir qui j’ai envie d’être au travers de mes paroles, mon attitude, mes actions.
C’est là que la transformation intérieure se manifeste et que, concrètement, je participe à changer le monde dans lequel je vis. Lorsque ma manière de « répondre » (dans le sens « to respond » en anglais) aux situations change, ce que me renvoie le monde change aussi. A partir de là, je réalise le pouvoir que j’ai sur la vie que je me crée et que je propose à mon entourage…
Dans le silence, il y a de l’espace. Infiniment d’espace. Un espace pour soi, de l’espace pour l’autre et surtout de l’espace pour l’inconnu, pour les belles surprises, pour la vie.
Un espace si nécessaire pour que la Vie elle-même, dans le sens de ce qui n’est pas sous notre contrôle, puisse s’épanouir et nous guider vers ce qu’il y a de plus organique. Et bien souvent, de plus juste, de plus vrai, de plus bienveillant, de plus utile.
Ce chemin que j’emprunte est la voie de l’humilité.
Pas celui de la soumission, ni celui de l’ignorance.
Pas celui des peurs, ni celui de l’évitement.
Pas celui qui me dévalorise, ni celui qui m’est habituel.
Pas celui de la lassitude, ni celui du désespoir.
Pas pour ne plus rien dire, ni me taire à jamais…
Ce chemin est celui de l’abandon, celui qui m’invite en douceur à lâcher les armes.
A cesser de me battre avec celui (ou celles.eux) que j’aime le plus sur cette Terre.
Parce qu’à force de vouloir se faire entendre, c’est aussi l’autre qu’on n’écoute plus.
Cet autre, qui, iel aussi, se débat avec ses propres démons et espaces d’inconscience.
Offrir du silence, c’est oser donner de la place à l’autre, c’est oser recevoir sa vérité et potentiellement accueillir ce qu’il y a de plus précieux : sa vulnérabilité.
Tout commence par soi, au dedans.
Lorsque c’est suffisamment muri, intégré, marché, cela fleurit à l’extérieur.
Là il n’y a plus d’effort, juste de la constance dans la présence.
D’abord l’effort, répété quotidiennement comme un entrainement exigeant, ensuite le réconfort.
Cet été j’ai décidé de me taire.
De faire silence à l’extérieur pour écouter le bruit à l’intérieur.
Et ce que j’ai trouvé c’est la paix, l’amour, la confiance et l’harmonie.
Dedans et dehors.
Aho Mitakuye Oyasin
A toutes mes relations.




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